Pour éviter l’écrasante noirceur des temps, des habitant·es questionnent un rescapé du quartier et nos entrains d’humanité.
À Lille-Fives, le 11 septembre 1942, a eu lieu l’un des plus importants sauvetages de déportés en partance pour Auschwitz. Sous les frondaisons des platanes plantés après guerre, filtrants la chaleur montante de l’été précoce de 2026, ce 18 juin, hasard de la concomitance de nos calendriers, semble nous ouvrir un passage dans l’espace-temps.
Puisse « cette lueur d’humanité au cœur d’une page des plus sombres de notre histoire, éclairer notre présent » exhorte la discrète plaque placée le long de la voie ferrée qui jouxte la rue du Long Pot, au niveau du boulevard de l’Usine. Pour entretenir cette lueur, notre groupe de reporters volontaires y retrouve un témoin direct. Éric Adamski, alors âgé de 4 ans, accompagné de sa sœur de 9 ans, Fella, ont pu réchapper à cette rafle de 600 juifs grâce à un élan spontané fivois.
Au péril de leurs vies, des cheminots, une infirmière et des riverain·es de cette ancienne gare technique, se sont organisés pour sauver des inconnus subissant une oppression arbitraire. Une fine connaissance des lieux et une grosse dose de courage ont permis de cacher plus de quarante personnes pour les sortir des griffes nazies.

Voix rares sur voies ferrées
Quelque peu improbable, cette rencontre avec un homme de 88 ans qui frémit à l’évocation même du nom du quartier, n’aurait pu voir le jour sans l’entremise de l’association Lille-Fives 1942. Bénévole tenace, Emmanuelle Bacquet a convaincu Carine Adamski d’accompagner son père affronter une part de l’histoire familiale longtemps restée enfouie. Éric a pris conscience que sa sœur et lui n’étaient pas les seuls rescapés 74 ans après l’événement, au moment de la pose de la plaque. Il n’avait pas pris la parole publiquement depuis le documentaire « Sauvons les enfants ».

Pour achever la préparation de cet entretien délicat qui clôture la saison de notre collecte participative des coopérations locales en partenariat avec Taf by Citéo, nous avons retrouvé un peu plus tôt, Emmanuelle. Professeure d’histoire-géographie à la pédagogie pétillante, elle expose le contexte, supports à l’appui. De cette gare, aujourd’hui, il ne reste plus rien… si ce n’est les rails, un château d’eau et le souvenir de rares témoins.

Qui sont ces héros d’un jour ? Pourquoi cette prise de risque ? Comment s’est déroulé le sauvetage ? Par quelle rue, quelle fenêtre… Même les questions pointues de Niazi et les références sur la Résistance d’Anne-Sophie n’enrayent sa fine répartie. Quasi au point des rouages cheminots et des ressorts de l’engagement, nous voilà quasi prêt·es à accueillir un rescapé de la Shoah.

S’il ne se souvient plus avoir été hissé discrètement dans une loco – comme il le racontait dans le documentaire de C. Bernstein – Éric n’a pas oublié ce mécano qui a pris son courage à deux mains quand son épouse, qui était leur femme de ménage, l’a alerté d’un péril.
Entre les mots, l’émotion des silences. Caisse de résonance des maux de la vie. Quelque soit la diversité de nos trajectoires personnelles ± cabossées, on partage ici et maintenant, le même oxygène. La conscience d’appartenir à une même espèce habitant un même monde peut-elle nous aider à s’entendre sur ce que l’on désire transmettre ?


Mesurer les marges en cheminant
Nous pourrons partager ces précieux échanges, bien rangés dans nos archives, quand nous aurons les moyens* d’en produire un récit. Une transcription éditorialisée le plus complet possible et un extrait pour l’intégrer, sous la forme d’une capsule sonore, à un parcours pédestre. Une découverte en mouvement des témoignages de coopérations contemporaines d’un quartier irrigué par les solidarités ouvrières.

Réunissant un témoin direct, sa fille, des historiennes et des reporters du quartier, ce format d’entretien en plein air offre un climat propice à la discussion, même épineuse. S’entendre sur des sources fiables, ancrées dans notre réalité, facilite le dialogue de cultures voisines.
Ce ré-aiguillage de vies condamnées aide à entrevoir des marges de manœuvre. Comment résister au fatalisme pour opérer une déviation salvatrice ? Ici, le « c’était mieux avant » est vite relégué pour laisser place à la recherche de solutions. On pense prévention avant réparation.
Durant 3h, sur ce terre-plein végétalisé, un peu en retrait du bruit des voitures, nous avons mobilisé nos capacités d’écoutes réciproques. Cela tient certainement à la manière qu’a Tina de tendre le micro pour le faire oublier et au tact d’Atu. Des attentions qui soutiennent l’expression.

Convergences solidaires.
Passé midi, voilà un cycliste qui dévie de son chemin quotidien pour aborder notre groupe. Omar Chabane travaille justement avec ses élèves sur cet événement. En sortant du lycée Aimé Cesaire dans l’idée de repérer la fameuse plaque commémorative, il ne se doutait pas d’y trouver de telles incarnations. Heureux hasard d’une rencontre qui présage de belles convergences.
Nous terminons nos échanges en nous accordant sur l’importance de lutter contre TOUTES les discriminations… en faisant vivre la SO-LI-DA-RI-TÉ complète Anne-Sophie qui obtient un acquiescement unanime.
Entretenons cette lueur qui habite encore l’esprit du quartier et ne demande qu’à rayonner dans un souffle commun !
#Coopération #Solidarité #Shoah #Mémoire #EMI #Lille #Train
Références et liens :
Film « Sauvons les enfants » réalisé en 2021 par Catherine Bernstein, co-écrit avec l’historien Gregory Célerse (Kuiv Productions).
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